Xavier Thiriat
Ecrivain Vosgien du XIXème siècle
Né le jour de Noël 1835 dans la petite ferme du Pré Tonnerre à Julienrupt, Xavier Thiriat aurait dû, comme ses parents, ses frères et ses sœurs, vouer sa vie à l'agriculture ou s'adonner à un petit métier d'artisan rural.
Mais à l'âge de dix ans, alors qu'il se rendait au catéchisme en compagnie d'enfants de son village, il sauta dans un canal d'irrigation gonflé par les eaux afin de porter secours à une petite fille que le courant emportait. C'est à la suite de cet acte de dévouement qu'il fut frappé par la maladie et devint paralysé des membres inférieurs, condamné à "ramper sur les mains" et à traîner sous lui "le dérisoire fardeau de ses deux jambes mortes".
Sa jeunesse ne fut pas heureuse. Sa maladie lui fit connaître des temps d'atroces souffrances. Privé des joies des jeunes gens de son âge, il se laissa souvent aller au désespoir et à la mélancolie, ne trouvant aucune issue à la pitoyable situation que le destin lui avait réservée.
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Le Pré Tonnerre, lieu natal de X. Thiriat |
Il écrivait dans son Journal d'un Solitaire : "J'ai atteint aujourd'hui ma vingt cinquième année et, depuis quinze ans, hélas! je suis perclus des deux jambes, sans avenir, et retenu pour jamais entre les quatre murs d'une chambre. Je puis, il est vrai, me traîner péniblement sur ma colline natale... Mais ce n'était pas la destinée que je rêvais avant le malheur qui m'a frappé. Je suis résigné à mon sort, mais non consolé, et mon infortune est de celles qui anéantissent à jamais le bonheur d'une existence."
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Par goût et pour se passer le temps, il lut toutes sortes de livres et observa la nature. L'instituteur du village lui rendait de fréquentes visites, lui prêtait des livres et lui prodiguait des conseils. C'est ainsi que Thiriat, qui n'avait fréquenté que durant quinze mois l'école de son hameau, acquit des facilités pour écrire et une connaissance approfondie des sciences naturelles.
Il aurait aimé ne pas être à la charge de ses parents. Pourtant, ne pouvant participer aux gros travaux de la ferme familiale, il dût, pour soulager les siens des tâches ménagères, faire des travaux d'intérieur et occuper son temps à broder et à coudre.
"Puisque je suis privé de l'usage de mes jambes, il faut bien que je me donne une occupation manuelle qui m'aide à subvenir à mes besoins. Depuis six ans, je brode tous les jours pour gagner ainsi quelques sous. Non seulement je veux aider mes parents et n'être pas une bouche inutile, mais encore pouvoir acheter, de l'argent gagné par mon travail, les livres dont je ne puis me passer".
Son père étant devenu maire de la commune du Syndicat, Thiriat assura à partir de 1859 les fonctions de greffier de mairie. Cet emploi le tira de sa solitude et de ses rêveries, lui fit découvrir la vie de ses concitoyens, l'initia aux affaires communales et lui donna accès aux archives publiques. Il fut évincé de son poste en 1865 à la suite de la défaite électorale de son père. De 1870 à 1878, il occupa le même emploi à la mairie de Vagney.
Il s'installa ensuite à Gérardmer avec Jean Baptiste Poulet, son beau frère, où il tint jusqu'en 1885 un commerce de librairie, papeterie, photographie qui était implanté anciennement Place du Marché.
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Xavier THIRIAT (1835-1906) |
Mais ce n'est pas dans la satisfaction d'avoir difficilement acquis une position sociale enviable que Xavier Thiriat trouva une consolation au malheur qui le frappait. Il surmonta sa solitude et son désespoir grâce à l'étude et la recherche scientifique.
Dès l'âge de treize ans, il commença à noter les principaux phénomènes de l'atmosphère qu'il pouvait observer depuis la fenêtre de sa chambre. Lorsqu'il eut en main les "Annuaires des Vosges" et la "Statistique du Département" de Charton, il reprit de manière plus rigoureuse l'étude de la météorologie dans la vallée de Cleurie. En 1852, alors qu'il n'avait que seize ans, Charton lui confia la rédaction des pages météorologiques de l'Annuaire des Vosges.
Dès lors, Thiriat fut admis dans le collège des amateurs éclairés. L'Echo des Vosges publia le résumé des observations météorologiques qu'il faisait chaque jour. Il devint membre de plusieurs sociétés savantes, dont la Société d'Emulation des Vosges et fut correspondant de l'Observatoire de Paris. "Je suis accablé d'ouvrage, confiait-il à Louis Jouve, cinq journaux et soixante correspondants à servir, plus mes lectures et nos études si diverses. C'est un vrai casse-tête que je m'impose. Heureux si je puis être utile et faire un peu de bien."
Les compétences de Thiriat dans le domaine des sciences naturelles s'étendirent à la botanique et à la zoologie. On peut se faire une idée de l'étendue de ses connaissances en étudiant la partie scientifique de son ouvrage "La Vallée de Cleurie". Mais on imagine mal les efforts et les privations que cet homme, perclus des jambes et sans argent, a dû consentir pour se hisser à ce niveau de science.
"Jamais on ne saura ce que j'ai eu de peines pour écrire les deux énormes cahiers qui sont au concours de la Société d'Emulation - La Vallée de Cleurie - J'étais seul, absolument seul, sans maître, sans conseil, sans protecteur, retenu sur ma colline et dans l'impossibilité de pouvoir aller me procurer des renseignements. J'avais à lutter contre mon ignorance. Il a fallu apprendre seul la grammaire que j'avais toujours ignorée, le style, la physique, la géologie, la botanique, l'entomologie, l'histoire, étudier les mœurs, les usages, les patois... Quand j'ai eu une idée de cela, je me suis mis à l'œuvre, écrivant ici, sur ma table, au milieu de ma famille, du babillage de mes frères et sœurs et du tracas du ménage."
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Thiriat écrivit, dans les années 1860, le journal de ses sentiments et de ses pensées. "O Journal, ami consolateur, c'est à toi que je viens confier ma souffrance." Louis Jouve, qui le parcourut quelques années plus tard, estima qu'il méritait d'être publié. Ainsi naquit le "Journal d'un Solitaire" qui, avec six éditions, connut un grand succès et reçut de l'Académie Française le prix Montyon.
A ces talents littéraires qui lui étaient reconnus, s'ajoutaient des qualités d'historien. Thiriat réunit dans sa "Vallée de Cleurie" tous les renseignements qu'il a pu recueillir sur l'histoire, les coutumes, les conditions de vie, l'activité culturelle, les croyances, le langage des habitants de son pays.
Thiriat marqua son passage à Gérardmer par la publication d'un ouvrage "Gérardmer et ses environs", qui est à la fois un livre d'histoire et un guide touristique qui nous emmène dans les Vosges granitiques à la recherche des curiosités naturelles et des sites chargés d'histoire et de légendes.
Il faut enfin ajouter les nombreux articles parus dans diverses revues et dont l'intérêt n'a pas décliné : L'agriculture dans les montagnes des Vosges (1866), L'irrigation des prairies dans les montagnes des Vosges (1866), Catalogue des végétaux employés dans la médecine et les usages domestiques dans la partie montagneuse des Vosges antérieurement à 1850, (1883)...
C'est ainsi que Xavier Thiriat parvint au faîte de la réussite et, malgré son handicap, obtint une position sociale qu'il n'aurait jamais osé espérer. Reconnu par la société savante de son temps, vivant indépendant, quoique sans aisance, grâce à son travail, il avait obtenu toutes les satisfactions que la vie pouvait encore lui laisser.
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Mais il se trouva sur son chemin des envieux et des petits esprits qui lui cherchèrent querelle. On tenta de jeter le discrédit sur son oeuvre et ensuite de porter atteinte à son honneur et à sa considération.
On prétendit que son ouvrage "Journal d'un Solitaire" devait surtout son existence à Louis Jouve et que les distinctions dont Thiriat avait été couvert avaient été usurpées par lui. Cette querelle littéraire stérile affecta au plus haut point Thiriat, notamment parce qu'il dût s'opposer à plusieurs de ses amis. De plus, la campagne électorale passionnée de l'année 1885 n'épargna pas à Gérardmer Xavier Thiriat, qui fut la cible des républicains et ne reçut des conservateurs aucun appui. Ayant fait face à une joute littéraire, il dût aussi soutenir un procès. Sa déconvenue fut alors à son comble.
Aigri, il s'en alla vivre en Algérie où un frère et une sœur l'avaient précédé. Là encore, il consacra son temps à la recherche scientifique et au service d'autrui. Grâce à ses compétences, il se rendit utiles aux colons du village de Maillot en Kabylie et devint secrétaire du syndicat agricole qui venait d'être créé.
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Madame Thiriat née Deguines |
C'est alors que lui parvint au fond de son exil algérien une consolation inespérée. Une correspondante, qui lui écrivait de Calais, noua avec lui une profonde amitié. Très vite, ils sympathisèrent et communièrent par leur foi, leurs aspirations et leur vision du monde. Et bientôt, sans s'être rencontrés, ils formèrent des projets de mariage.
Xavier Thiriat quitta donc en 1893 l'Algérie et se rendit à Calais afin d'épouser Mademoiselle Deguines. Il était alors âgé de 58 ans.
La vie du couple fut heureuse. Les époux Thiriat tinrent d'abord une modeste librairie rue Neuve, puis une autre plus importante rue des Boucheries. Les Calaisiens disaient d'eux qu'ils étaient accueillants, familiers, aimables. Thiriat avait enfin trouvé le havre de paix qu'il appelait de ses vœux.
A la fin de sa vie, il fit un voyage à travers la France au cours duquel il eut la joie de rendre visite à ses amis et aux membres de sa famille. Il mourut le 30 juin 1906, à l'âge de 70 ans.
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Qui se souvient encore de Xavier Thiriat ? Qui connaît la vie extraordinaire de ce fils de paysan qui, frappé par la maladie, surmonta le désespoir de son handicap par l'étude et l'écriture ? Qui est encore attiré par les livres qu'il nous a laissés et dans lesquels il exprime les sentiments de son âme torturée et décrit la vie rurale de son temps ?
Et pourtant, tandis que Gérardmer rééditait en 1986 de Thiriat la monographie qui la concernait, l'association des Amis de la Vallée de Cleurie s'était employée, dès sa fondation, à assurer la réédition de deux autres de ses principaux ouvrages : La Vallée de Cleurie en 1974 et, le plus célèbre, Le Journal d'un Solitaire. Mieux encore, avec la publication en 1993 des "Ecrits Intimes de Jeunesse", cette association décida d'inclure, à côté de la septième édition du Journal d'un Solitaire, d'importants textes inédits, notamment les "Lettres à Jules Pétin" et les "Poèmes retrouvés".
Une telle initiative se voulait plus qu'un hommage convenu à un enfant du pays. Parmi les multiples raisons de garder le souvenir de cet homme, elle s'appuyait sur la conviction solide du très large intérêt historique d'une pareille évocation de la société rurale française au milieu du XIXème siècle et de la portée universelle d'une pareille confidence de jeunesse dont la densité pathétique et les surprenantes vertus littéraires ont fait un témoignage d'exception.
Ainsi, cet écrivain autodidacte, né dans la montagne vosgienne et qui y a vécu la plus grande partie de sa vie, nous a laissé deux oeuvres majeures, le "Journal d'un Solitaire" et "La Vallée de Cleurie", qui, quoique opposés dans la forme se rejoignent dans la description des hommes et de la vie rurale au milieu du XIXème siècle.
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A l'angle de la rue, la librairie tenue par X. Thiriat |
Le "Journal d'un Solitaire" n'était pas destiné à la publication. Il se voulait pour Xavier Thiriat, le témoin des tourments de son âme, un consolateur à qui il confiait sa souffrance et sa solitude, sa mélancolie et ses rêveries, le désespoir d'une vie devenue vaine. Avant de devenir une oeuvre littéraire, il fut le cri d'une émouvante sincérité d'un jeune homme que le malheur avait rendu sans avenir.
Car la détresse que connut alors Xavier Thiriat était immense. Perclus des jambes, prisonnier dans sa ferme isolée comme un oiseau en cage, inapte à l'exercice d'une profession, incapable d'envisager de partager sa vie avec une compagne, il vit ses ambitions et ses désirs sombrer avec lui dans le néant.
Il se réfugia alors dans la lecture et s'initia à la météorologie et aux sciences naturelles. Il observa et écrivit. Il devint le correspondant de plusieurs sociétés savantes, publia des articles, connut le succès. De "bête curieuse" qui n'inspirait que la pitié, il était parvenu, grâce à l'étude et à l'écriture, à trouver sa place dans la société des hommes et à susciter de leur part l'estime et la considération.
Cet itinéraire qui conduisit le jeune Thiriat du plus sombre désespoir jusqu'à une certaine sérénité est résumé ainsi dans le dernier chapitre de son ouvrage : "Ce journal, confident de mes pensées, sera peut-être le jalon qui séparera deux époques de mon existence, une première jeunesse tourmentée de rêves et de regrets fous, éperdus, désespérés, une seconde jeunesse que mûriront l'étude et l'amitié. En allant au fond de moi-même, il me semble que je suis devenu un nouvel homme. La transformation qui s'est faite a été lente, pénible, traversée par bien des accablements. Mais ces affaissements passagers n'ont servi qu'à me faire sentir ma force et j'éprouve comme une sorte d'orgueil d'avoir vaincu."
Au-delà de ce cheminement personnel, Xavier Thiriat évoque le quotidien de sa vie et de celle de ceux qui l'entourent. Il revit avec ravissement les jeux de son enfance, les feux de la Saint Jean, les fastes de la fête patronale... Il décrit les scènes pittoresques qu'il a saisies sur le vif à la foire du Tholy, lors des veillées d'hiver, au cours des séances du conseil municipal...
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"La Vallée de Cleurie", c'est pareillement l'histoire des villages et des hameaux, l'étude des fêtes et des coutumes qui jalonnent la vie et les saisons, la description des activités agricoles et du mode de vie des habitants, le recueil des croyances en usage dans la vallée.
Ainsi, au récit intimiste du "Journal d'un Solitaire, succède l'exposé plus rigoureux du chercheur. Mais c'est pour Thiriat le même amour de son pays qui guide son enthousiasme.
Xavier Thiriat, enfant de paysan devenu à la fois par miracle et par un coup du destin un écrivain et un savant, n'eut qu'à ouvrir les yeux, écouter les anciens, plonger dans ses propres souvenirs pour rassembler sur la vie des habitants de son pays une somme d'informations impressionnantes.
Homme de progrès, il a vécu avec passion l'évolution de l'agriculture au cours du siècle passé, l'ouverture de la campagne vers le progrès, la recherche d'un plus grand confort dans les fermes, l'engouement pour l'instruction populaire, le rôle nouveau dévolu à l'action des communes. Aujourd'hui ces progrès ayant été acquis, il nous reste de l'œuvre de Thiriat la description de la société dans laquelle il vivait. Il est devenu le témoin des mutations de la vie rurale dans les Hautes Vosges au XIXème siècle.
Xavier Thiriat nous délivre un autre message, fruit des épreuves qu'il a vécues et qui lui ont fait approcher du bonheur du sage.
"Pour moi, écrivait-il dans le Journal d'un Solitaire, les bonheurs de ma vie, je ne les ai pas cherchés, ils sont venus pour ainsi dire me trouver ; ils ont poussé et fleuri sous mes pieds comme la pâquerette des gazons, quoique je ne les aie pas toujours aperçus du premier coup d'œil, souvent même je les ai méconnus... Je les ai connus dans les rares voyages que j'ai faits depuis mon enfance, dans la fraîche éclosion de mon cœur au souffle d'un innocent amour, dans la société d'un ami, mais surtout quand j'étais seul avec la nature, en face de Dieu...
"Le bonheur, je l'ai trouvé dans les quelques fêtes de l'Eglise auxquelles j'ai pu assister, dans les chants religieux, dans les mélodies de l'orgue, dans les parfums d'encens et de cierges, qui élevaient mon âme... Il est encore pour moi dans l'accomplissement de mon devoir, dans l'amour réciproque des miens, dans cet intérieur où règne la paix, où chacun contribue au bonheur de tous. Je le trouve encore, le bonheur, après les quelques travaux de ménage dont je puis me charger, dans l'observation et l'étude de tout ce qui me passe sous les yeux... Je sais encore bien peu de choses, mais j'ai du courage et j'espère."